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Pour un commerce du café plus transparent, éthique et vert

Considérant que le commerce global du café est caractérisé par l’instabilité des prix et la vulnérabilité des producteurs, bien des acteurs dans l’industrie du café de spécialité remettent en question le modèle d’achat actuel. Il apparaît nécessaire de réfléchir à des alternatives basées sur les coûts de production, sur des relations commerciales durables ainsi que sur des valeurs de transparence. Nous avons voulu interroger quelques torréfacteurs du Québec, Mélanie Gagné de la P’tite Brûlerie, Celia Meighen McLean d’Arvida Roasting Co., Marc-Alexandre Emond-Boisjoly de 94 Celcius et Louis-Philippe Brouillette de Fantôme Café, pour en apprendre davantage sur leur vision du marché du café ainsi que leurs pratiques respectives.

Les lacunes de l’industrie du café

L’un des grands défis de l’industrie globale du café est de repenser la structure tarifaire qui, actuellement, répond aux besoins de tous les acteurs de la chaîne d’approvisionnement à l’exception des caféiculteurs1. Connu sous l'appellation « C Price », le prix de l’arabica fluctue en fonction de son cours à la bourse Intercontinental Exchange (ICE) basée à New York. Le café y est traité comme une matière première, indépendamment de l’origine des grains ou d’autres facteurs de production. L’utilisation du café comme outil financier par le biais de la spéculation a des impacts néfastes sur les caféiculteurs. Les producteurs de café ont d’ordinaire une faible marge de profit. Quand le prix du marché est à la baisse, ceux-ci peuvent facilement se retrouver dans le rouge. Vente de fermes productrices, abandon d’une partie de leur plantation ou impossibilité d’investir dans leurs installations. Les conséquences les affectent à long terme. Le constat est indéniable : le « C Price » ne reflète pas les coûts de production du café et fait de la caféiculture une profession qui n’est pas tout à fait viable dans le contexte actuel des lois du marché 2.

Qu’en est-il du café de spécialité?

Les torréfacteurs de spécialité sont conscients des enjeux financiers, sociaux et environnementaux qui touchent les caféiculteurs et cherchent à y répondre de différentes façons. Pour envisager certaines des problématiques, trois lignes directrices sont, plus particulièrement, mises de l’avant ; soit l’importance de la transparence de l’industrie, la mise en place de relations éthiques entre torréfacteurs et producteurs ainsi que l’élaboration d’une réflexion commune sur les impacts environnementaux de la caféiculture. Les propriétaires de la P’tite Brûlerie, d’Arvida Roasting Co., de 94 Celcius et de Fantôme ont accepté de nous partager leurs pistes de réflexion à propos de ces trois orientations et nous permettent ainsi de mieux saisir le commerce du café de spécialité, du moins au Québec.

Une question de transparence

Assurer l’accessibilité aux informations concernant la production du café et l’achat des grains verts est l’une des clés pour permettre aux consommateurs de faire des choix plus éclairés. En fait, lorsqu’on se procure des grains de café, il est difficile de déterminer à quel point ils ont été produits et achetés de façon éthique. Pour bien des torréfacteurs de spécialité, la transparence est un de leurs principes phares. Le cas d’Onyx Coffee Lab, torréfacteur de l’Arkansas aux États-Unis, fait figure d’exemple parmi d’autres. Chacun de leur café présente une fiche exhaustive comprenant le nom des fermes productrices, la quantité achetée, le score du café, le coût d’achat, de l’importation et de la production ainsi que des comparatifs (le prix suggéré par le « C Market » ainsi que le prix minimum du Fair Trade). En fonction des informations qu’ils sont en mesure de divulguer, Onyx Coffee Lab s’octroie une note de transparence (de A+ à F), question de rester tout à fait honnête avec les consommateurs de café. Un travail de contextualisation est également fait, à différents degrés, du côté de Zab Torréfacteur, de Pista, de Café Lanterne ou de Pirates of Coffee, parmi d’autres. Le mieux pour en savoir plus est de parcourir le site officiel des torréfacteurs ou de les contacter directement afin de vous informer sur la traçabilité de leur café dans les rares cas où les indications n’y sont pas.

Pour participer au mouvement de transparence et l’encourager en créant une forme de communauté autour de ses principes, certains torréfacteurs vont signer des pactes. Parmi les plus connus, il y a le pacte The Pledge auquel s’est engagé, notamment, Arvida Roasting Co. En signant, les torréfacteurs acceptent de produire des rapports détaillés de leurs achats et de les rendre public. Ceci implique les informations concernant le nom du producteur ou de l’importateur, le prix Free On Board (Freight-On-Board), le score de qualité (SCA), le volume de grains, la durée de la relation commerciale ainsi que le pourcentage de café acheté de manière transparente par rapport au volume total. Pour l’équipe d’Arvida Roasting Co, cela allait de soi. Le rapport de transparence qu’ils ont à produire chaque année devient un outil de communication et facilite la vulgarisation de leurs informations à travers un vocabulaire commun. Celia Meighen McLean, l’une des propriétaires d’Arvida Roasting Co., croit que la communication est un paramètre essentiel pour amener du changement dans l’industrie. La rédaction de leur rapport de transparence est un moment-clé pour reconsidérer leurs choix et s’interroger sur leurs pratiques. En publiant celui-ci, l’équipe d’Arvida Roasting Co. cherche également à ce que les amateurs de café se questionnent sur leur manière de consommer. D’autres acteurs dans le monde du café vont également s’engager en signant le Specialty Coffee Transaction Guide dont l’importateur Coop Coffee (la P’tite Brûlerie y est membre). Les signataires donnent ainsi leurs informations, puis The Specialty Coffee Transaction Guide fournit publiquement des statistiques basées sur les données recueillies ainsi que des observations concernant le marché actuel du café de spécialité. Dans tous les cas, ce sont les mêmes valeurs – durabilité, équité et transparence – que l’on cherche à mettre de l’avant.

Le seul bémol adressé à ces pactes de transparence, c’est qu’ils insistent sur le prix FOB (Free On Board ou Freight-On-Board). Ce prix comprend ce que le producteur de café a obtenu pour les cerises de café, mais aussi les coûts pour le traitement, l’entreposage et le transport ainsi que les frais d’exportation. En connaissant seulement le prix FOB, les torréfacteurs et les consommateurs risquent de ne pas être pleinement conscients du montant qui est réellement versé au producteur (prix Farm Gate). Dans bien des cas, cette information est difficile à obtenir, puisque le café a transigé dans les mains de plusieurs intermédiaires: de la ferme jusqu’à l’importation3. Comme le souligne Celia d’Arvida Roasting Co.,

« Parfois nous obtenons le FOB, d’autres fois le Farm Gate et quelques fois, rien ».
C’est en entamant une discussion avec les différents acteurs dans le milieu du café, incluant les consommateurs au sujet de la valeur du café et de sa répartition dans la chaîne, que la transparence de l’industrie pourrait, selon elle, se construire.

 

Une question d’éthique

Lorsqu’il est question de définir ce qu’est, en tant que telle, une bonne pratique, la plupart des torréfacteurs de spécialité semblent s’entendre sur quelques principes essentiels. Leur recherche de qualité s’accompagnent généralement d’une prise de conscience et d’un désir d’être un acteur responsable dans l’industrie du café. Les problématiques qui sont au cœur des discussions concernent évidemment tout ce qui entoure l’approvisionnement en grains verts. Combien reçoivent les producteurs de café lors des transactions? Est-ce un montant raisonnable? Quand reçoivent-ils la somme (avant ou après la récolte)? Ce montant leur permettra-t-il, au fil des années, d’assurer les coûts de production et même, d’améliorer les installations? Bien que les réponses à ces questions diffèrent énormément, certaines indications spécifiques publiées par les torréfacteurs peuvent nous aider à avoir l’heure juste. Prenons, par exemple, Fantôme Café qui, pour chacun des cafés offerts, met en contexte les prix d’achat. Il indique qu’en Amérique centrale, là d'où provient la plupart de ses cafés, un caféiculteur devrait recevoir au minimum $2,22 USD/lbs pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, que le prix Fair Trade se situe entre $1,40 USD/lbs et $1,70 USD/lbs, puis combien Louis-Philippe Brouillette, le propriétaire de Fantôme, a payé le café et si le caféiculteur a reçu la somme à l’avance. De cette manière, la démarche de Louis-Philippe envers les producteurs est explicite et nous permet, à titre de consommateurs, de mieux comprendre le contexte d’achat.

Parmi les leviers qu’ont les torréfacteurs pour l’achat de grains verts, on compte, avant tout, les importateurs et le commerce direct. Une forte majorité de cafés de spécialité sont achetés via un importateur. Les importateurs agissent à titre d’intermédiaires entre les producteurs et les torréfacteurs. Pour Marc-Alexandre Emond-Boisjoly, propriétaire de 94 Celcius, il s’agit de sa façon principale de s’approvisionner. Il souhaite s’allier à des importateurs de confiance qui partagent ses valeurs et qui lui offrent une traçabilité au sujet de ses achats:

« J'aime bien travailler avec des importateurs qui travaillent uniquement avec un pays. L'importateur va souvent lui-même sélectionner les cafés et a un contact réel avec les producteurs. Par la suite, nous bâtissons une relation avec le producteur, nous pouvons contracter le même café pendant plusieurs années. »

La mise en œuvre de tels partenariats jumelée à des achats récurrents assurent aux producteurs de café une source stable de revenu. C’est également ce que Marc-Alexandre cherche à faire en collaborant avec des femmes agricultrices du Pérou, du Guatemala et du Brésil notamment. Il souhaite plus particulièrement travailler avec celles qui n’ont pas encore exporté du café de spécialité et dont la vision concorde avec la sienne. La différence monétaire qu’offre 94 Celcius lors de l’achat de grains verts permet, au fil du temps, d’avoir un impact significatif sur la qualité des cafés que ces mêmes fermes produisent. Les deux entreprises grandissent ainsi ensemble.

 

Photo : 94 Celcius

Du côté de Fantôme, Louis-Philippe a choisi, pour pallier aux défauts de l’industrie du café, d’acheter uniquement chez les petites fermes productrices. Avec elles, il cherche à développer des relations commerciales durables évitant de suivre les engouements momentanés pour une région, une variété ou bien un procédé unique. Sa démarche repose, avant tout, sur le commerce direct, soit de voyager à l’origine, d’aller à la rencontre des caféiculteurs, puis de partager leur histoire avec les consommateurs de café. Il arrive à l’occasion que Louis-Philippe collabore avec des importateurs tels que Semilla qui, pour sa part, s’engage auprès de groupes spécifiques qui ont difficilement accès au marché du café. En allant vers de plus petits producteurs, il souhaite avoir un effet positif et tangible dans la vie de ceux-ci. Parmi les gestes que peuvent faire les torréfacteurs pour rendre le commerce du café plus équitable, le propriétaire de Fantôme propose d’acheter directement aux producteurs leurs grains de café à des prix honnêtes ou d’être au courant des modalités transactionnelles lorsqu’il y a un troisième intermédiaire. Les partenariats avec les fermes productrices devraient s'échelonner sur plusieurs années, et ce, pour contribuer de façon substantielle à leur pérennité et à leur vitalité. C’est en cohérence avec cette approche du commerce du café que Louis-Philippe vient d’acheter le premier lot de spécialité produit sur la ferme d’Ingrid Olivo située au Salvador et s’engage à la soutenir tout au long de sa transition vers le marché du café de spécialité.

Les expressions Commerce direct, À la source ou Relation directe font partie du vocabulaire pour parler des cafés achetés directement au producteur, et ce, sans intermédiaire. N’étant pas des appellations protégées, ces expressions peuvent toutefois sous-tendre des conceptions variées. Certains peuvent l’associer avec l’établissement d’un partenariat direct entre le producteur et le torréfacteur, d’autres peuvent y ajouter l’importance de la relation, une relation constituée dans une optique à long terme et pour un bénéfice mutuel. En plus de leurs définitions fluctuantes, ces expressions trop englobantes arrivent mal à exprimer certaines structures d'achat. À titre d’exemple, la P’tite Brûlerie achète ses cafés via Coop Coffee, une coopérative regroupant des torréfacteurs d’Amérique du Nord. Par contre, il s’agit d’un importateur sans intermédiaire, puisque ce sont les membres-torréfacteurs qui constituent et sont Coop Coffee. Comme nous explique Mélanie Gagné, la propriétaire de la P'tite Brûlerie, il s'agit clairement d'achat direct, puisque la formule coopérative nécessite une implication de chaque membre dans Coop Coffee et à la source. En effet, le quart des cafés verts importés par eux provient de fermes partenaires depuis plus de 15 ans. En plus de régler la facture d’avance, les membres de la coopérative font des achats communs, ce qui signifie pour le producteur une plus grande quantité de grains verts vendus à la fois. Mélanie aime bien faire le parallèle entre les paniers de légumes bio auxquels on s’abonne avant même que la récolte ne soit amorcée. Pour elle, c’est tout à fait normal que ce même principe s’applique lors de l’achat du café. Cela permet aux caféiculteurs de préparer, avec soin et sans soucis financier, leur récolte à venir. Un autre exemple pour signifier les manques des expressions Commerce direct ou Relation directe concerne le partenariat un-à-un qui est sous-entendu. Lorsqu’un torréfacteur achète les grains traités à une certaine station de lavage et provenant d’un ensemble de petits producteurs de la région, la relation torréfacteur-producteur est plus difficile à définir. Par son imprécision et sa définition mouvante, certains acteurs dans le monde du café évitent tout simplement de l’utiliser4.

Photo : La P’tite Brûlerie


Même si on voit un net changement en ce qui a trait aux pratiques d’achat dans le monde du café de spécialité, Marc-Alexandre de 94 Celcius soulève un point ou deux qui mériteraient d’être améliorés. D’après ses observations, l’un des grands enjeux actuels est la liquidité des producteurs, d’où l’initiative, encore rare, de payer à l’avance les lots de cafés. Le long délai entre le moment où la récolte se termine et celui où le fermier reçoit son argent crée bien souvent des besoins financiers. Pour préparer la prochaine récolte, les producteurs vont alors avoir recours à des prêts à la banque à des taux incroyables. L’autre élément que Marc-Alexandre a constaté, c’est que le goût des consommateurs pour les grands crus, soit des cafés avec des scores SCA de plus en plus élevés, amène les caféiculteurs à financer des équipements dispendieux, puis à faire des essais et des erreurs sur leur café pour améliorer leur score:

« Le travail pour augmenter la qualité est faramineux et l’argent en retour n’est pas nécessairement aussi élevé que la charge de travail impliquée. »

Bien entendu, ce ne sont que deux aspects parmi d’autres qui demandent à être reconsidérés.

Une question d’environnement

Les impacts de la culture du café d’un point de vue environnemental font également partie des réflexions pertinentes à avoir. Comme toute agriculture, la culture du café requiert énormément de ressources, à commencer par l’eau. Les cafés lavés sont plus particulièrement pointés du doigt, puisqu’une quantité importante d’eau est mobilisée lors du traitement des cerises. Les sucres contenus dans les cerises de café finissent dans l’eau et fermentent pour devenir de l’acide acétique. Il arrive que ces eaux alors usées et acides pénètrent les cours d’eau locaux causant maladies et mort de la flore et la faune environnantes. D’après l’International Coffee Organisation, les stations de lavage se classent parmi les plus grandes sources de pollution des eaux dans certaines régions5. Comme le souligne Louis-Philippe de Fantôme, il existe pourtant des moyens de purifier et réutiliser l’eau des stations de lavage comme le font certains de ses partenaires. Par exemple, ce que l’on considère comme les « déchets » de l’industrie du café (les couches de la cerise qui recouvrent les grains, les grains défectueux et le bois) jumelé à l’eau usée peut être transformée en un excellent engrais naturel. D’autres vont réutiliser les eaux usées pour irriguer leurs plantations de caféiers6. Louis-Philippe remarque, en regard des fermes avec lesquelles il travaille, que les petits producteurs de café ont une connexion assez unique avec l’environnement et cherchent à respecter son cycle pour assurer la pérennité de leur agriculture.

Pour Mélanie de la P’tite Brûlerie, les enjeux environnementaux concernant l’agriculture en général la préoccupent, d'où sa décision d’obtenir la certification biologique Québec Vrai. L’ensemble des cafés qu’elle propose sont choisis pour leur qualité, mais également puisqu’ils ont été cultivés dans une perspective d’agriculture durable et responsable. La culture biologique nécessite l’établissement d'un climat sain pour la plantation de caféiers tout en assurant la productivité malgré les maladies, les infestations et les changements climatiques, ce qui constitue tout un défi. Lorsqu’on parle de cafés biologiques, cela implique que des normes strictes soient appliquées afin de préserver l’environnement dans lequel les caféiers sont cultivés et qu’aucun pesticide ou engrais de synthèse ne soit utilisé. Comme l’indique la Specialty Coffee Association (SCA), alors que les consommateurs de café ont peu de raisons de craindre que les résidus de pesticides se retrouvent dans leur tasse (puisque la part exposée du fruit est retirée et les grains torréfiés), les caféiculteurs par contre sont exposés aux toxines des produits chimiques7. Obtenir la certification pour Mélanie, c’est poursuivre le travail qui a été amorcé par les producteurs de café à l’origine et le respecter jusqu’à la toute fin en maintenant les normes du biologique ici aussi. Pourtant, il ne faudrait pas penser que la certification est une finalité pour Mélanie. Étant membre de Coop Coffee qui a d’ailleurs remporté le prix Sustainability de la Specialty Coffee Association en 2020 pour leur engagement environnemental et durable en partenariat avec les producteurs, la P’tite Brûlerie voit le critère du biologique comme l’une des facettes d’un commerce du café plus viable à travers lequel tout le monde est gagnant-gagnant. Avec Coop Coffee, ils ont d’ailleurs mis en place un fonds environnemental nommé «Impact Fund». L’argent de ce fonds est mis à la disposition des producteurs pour investir dans leurs infrastructures, pour de la formation en agriculture ou pour le support technique (par exemple, afin de se convertir au biologique ou développer de meilleures pratiques environnementales).

Les pesticides et les engrais de synthèse étant dispendieux, certaines fermes de plus petite taille ont par défaut des pratiques dites «biologiques» dont une majorité de petits caféiculteurs d’Éthiopie8. Certaines d’entre elles renoncent aussi volontairement aux produits chimiques en raison de leurs valeurs. On les qualifie en anglais de passive organic (bio-passives). Dans tous les cas, il n’y malheureusement aucun moyen de savoir si, quand et comment ils utilisent des produits chimiques, ou à l’inverse, s’ils suivent les normes de la certification biologique qui englobe, malgré tout, plusieurs pratiques: la conservation et la qualité des sols et des eaux, la protection des ressources naturelles et même, le soutien de la biodiversité.

Il faut savoir que les changements climatiques mettent à risque plus particulièrement l’industrie du café de spécialité, puisque sa culture nécessite une altitude élevée et une température fraîche afin de ralentir le mûrissement des cerises de café. Peu à peu, la hausse des températures demandera aux producteurs d’établir leur culture plus haut dans les montagnes, et ce, même s’il y a de moins en moins de terres disponibles pour la caféiculture. Le processus naturel d’ombrage est également moins efficace: les feuilles brûlent et les caféiers s’assèchent plus rapidement sous le soleil, ce qui nuit, sans aucun doute, à la qualité des cerises. Comme solution, certaines fermes cultivent leurs plants de café sous une canopée d’arbres matures. Un développement ralenti signifie que les cerises de café auront une densité plus importante et incorporeront plus de glucides. Ce type de plantation permet aussi le maintien et la protection de la biodiversité qui, autrement, est mise à mal par la monoculture de café en plein soleil. Le couvert d’ombre régule la température journalière et le niveau d’humidité, contrôle l’érosion et la fertilité des sols, diminue les risques d’insectes ravageurs et de maladies et assure la pollinisation des caféiers, ce qui a un effet direct sur la productivité et les profits qu’auront au final les caféiculteurs. Cela veut dire moins de fertilisants chimiques et de pesticides également. Si les monocultures offrent des profits potentiels plus importants, les plantations d’ombre présentent, de manière générale, moins de risques financiers et possèdent une meilleure résilience lors d’événements climatiques inattendus9.

Il ne faut pas se leurrer: l’agriculture biologique entraîne souvent des coûts supplémentaires qui doivent être assumés par les producteurs, nous dit Louis-Philippe de Fantôme. Élaguer les arbres d’ombrage, prévenir et gérer les ravageurs, désherber manuellement: tout cela nécessite de la main-d'œuvre additionnelle. De plus, dans un article de la SCA, on dit que l’acquisition d’un grand volume de compost organique peut être particulièrement décourageant. Si les fermes ayant une station de lavage et un dépulpeur peuvent utiliser la pulpe des cerises comme fertilisant naturel comme le font l’ensemble des partenaires producteurs de la P’tite Brûlerie, on remarque que, dans certains cas, cela ne suffira pas à répondre aux fortes demandes d’alimentation des caféiers. En quantité insuffisante, leur rendement peut être affecté. On parle, dans certains cas, d’un rendement réduit de 30% par rapport à une ferme à forte intensité d’intrants, d’où l’importance, selon Mélanie Gagné, de la formation en agriculture bio et de rendre accessible les connaissances. Les frais annuels pour la certification peuvent aussi être un frein pour certains producteurs. Même s’il existe des bonus accordés aux cafés certifiés biologiques, ces derniers ne couvrent pas toujours l’ensemble des coûts additionnels liés à cette forme de pratique agricole10. Dans un article de la SCA, Julie Craves, une écologiste et chercheuse à l’University of Michigan Dearborn, offre une piste de réflexion à ce sujet:

« L’industrie du café est en mesure de contribuer à ces activités en fournissant une expertise, en facilitant les partenariats et en encourageant l’innovation. Les grands acteurs de l’industrie pourraient aider à financer directement les initiatives, et tous les fournisseurs de café de première ligne ont la possibilité de s’impliquer et d’éduquer le public sur l’importance du café biologique, les défis qu’il présente pour les agriculteurs et le rôle des bonus plus élevés dans la promotion et la stabilisation de production biologique - en d’autres mots, les aider à prospérer. La certification biologique est un engagement envers la durabilité qui mérite d’être récompensé par nos dollars.11»

Pour le dire autrement, le processus de certification est un engagement qui demande de l’investissement, mais ce fardeau monétaire ne devrait pas reposer uniquement sur les épaules des producteurs. Il aurait avantage à être partagé entre tous les acteurs de la chaîne. Mélanie de la P’tite Brûlerie partage cette vision et croit qu’au final, les certifications valent la peine et pour les fermes productrices et pour les torréfacteurs, puisqu’elle permet d’avoir une inspection neutre, par un organisme indépendant de l’entreprise en question. Elles sont un gage pour l’environnement et pour la qualité du produit.

Pourtant, Marc-Alexandre de 94 Celcius constate, de ses divers voyages, que la nouvelle génération de fermiers essaie d’être de plus en plus biologique, mais avec les changements climatiques, il y a des questions de survie financière qui entrent en ligne de compte et beaucoup de producteurs utilisent des agents pour maintenir une bonne récolte. Le peu d'incitatifs financiers et la vulnérabilité des producteurs de café face à de telles questions seraient deux éléments de réponse qui permettent de nous expliquer, bien que de façon partielle, pourquoi il semble y avoir si peu de cafés certifiés biologiques offerts.

Chose certaine, les consommateurs veulent plus de transparence et de traçabilité dans leurs achats. Ce sentiment en croissance a permis à l’industrie du café de spécialité de prendre peu à peu de l’ampleur, puisqu’on y reconnaît le rôle crucial du producteur et qu’on valorise son travail à l’origine. Celia Meighen McLean d’Arvida Roasting Co. affirme qu’il est facile d’oublier l’humain derrière tous produits que nous consommons. C’est pourquoi plusieurs acteurs dans le monde du café de spécialité invitent à prendre ce pas de recul et à se poser des questions sur les façons d’exercer leur métier et de consommer. Dans Café Normal, Mélanie de la P’tite Brûlerie constate que le commerce de café n’est pas viable si l’on ne vise qu’un seul des critères, que ce soit le biologique, l’équitable, la qualité ou le prix. C’est un ensemble de facteurs qui font que les pratiques commerciales se portent bien ou pas12.


Merci à Mélanie Gagné (P’tite Brûlerie), Celia Meighen McLean (Arvida Roasting Co.), Marc-Alexandre Emond-Boisjoly (94 Celcius) et Louis-Philippe Brouillette (Fantôme) pour l’enthousiasme, la générosité et le partage.

 

Recherches et rédaction : Chloé Pouliot

 

Références:

1 « Bringing Fairtrade and The Specialty Coffee Sector Closer Together », Fairtrade.
2 Pour l’ensemble de la section : « Rethinking the C Price: Should We Change How We Price Coffee », dans Perfect Daily Grind.
3 « Coffee Pricing: Why We Need to Know Farmgate And Not Just FOB », Perfect Daily Grind.
4 « What Does “Direct Trade” Really Mean? », Perfect Daily Grind.
5 « Sustainability in Coffee: What Are The Main Issues? », Perfect Daily Grind.
6 « The Use of Water in Processing », SCA News.
7 « The Power of Organic Coffee », SCA News.
8 « The Pros & Cons of Growing Organic Coffee », Perfect Daily Grind.
9 Geneviève Durand, Le café d’ombre en forêt de montagne mexicaine: combiner la conservation de la biodiversité et la rentabilité économique des producteurs, Université de Sherbrooke, 2014.
10 « The Power of Organic Coffee », SCA News.
11 « The Power of Organic Coffee », SCA News (traduction par la Société des Cafés).
12 Mélanie Gagné, #018 Les coopératives, Café Normal.